Il fut une époque où il aurait probablement fallu me payer pour que je lise le Figaro, hormis le délectable courrier des lecteurs (j'aurais l'occasion d'y revenir un jour). Désormais, j'ai mûri (ou vieilli, ou disjoncté, au choix), et je suis d'accord pour le lire à condition de ne pas le payer, ce qui est notamment possible sur Internet en version électronique. Ou encore chez le docteur, chez mon beau-père, dans l'avion, quand quelqu'un l'a oublié dans le train, etc.
Bien que beaucoup d'articles restent à mon avis d'une mauvaise foi absolue et/ou ne reflétent que l'avis officiel du gouvernement, force est de constater objectivement que le journal offre parfois des articles non seulement intéressants, mais surtout bien écrits. Et je ne parle pas là des vœux hilarants de M. Dassault, le propriétaire du journal (publié en Une, les méthodes de la Pravda ont parfois du bon). Allez, pour ceux qui n'ont pas eu la chance de les lire, quelques extraits édifiants :
- Plaidoyer pro domo : "[...] car ce sont les entreprises familiales qui forment le socle du capitalisme le plus stable. Il faut les protéger".
- Analyse géopolitique de haut vol (et pour cause...) : "Mais il y a d'autres préoccupations très graves. L'instabilité politique de nombreux pays d'Afrique, les désordres qui s'aggravent avec de trop nombreux actes de terrorisme. Et ce d'autant plus qu'il sont très difficiles à prévoir ou à maîtriser.".
- Cirage de chaussures à talons : "[La France] est encore paralysée par les séquelles du socialisme dont elle n'arrive pas à se libérer malgré les efforts du président Sarkozy".
- Violence gratuite contre "trop d'étudiants" : "Incapables de s'intégrer, ils vont grossir le nombre des sans-emplois et parfois des délinquants".
- Charité bien ordonnée : "Je remercie tous nos annonceurs de leur présence à nos côtés".
Bref, oublions ce triste personnage, pour vous dire que je suis tombé hier dans le Figaro sur une entrevue avec le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim (que vous pouvez retrouver en intégralité ici).
Elle est beaucoup plus intéressante (Dieu 1 - Rafale 0) et ouvre des questions profondes. Je regrette juste que le Figaro ait décidé de titrer sur la "compassion [du Rabbin qui] va aussi aux civils palestiniens". La phrase mérite d'être relevée, elle n'a aucun sens comme exergue.
Alors, que dit G. Bernheim d'intéressant ? Pour ma part, j'ai réagi sur plusieurs points. Invité notamment à réagir sur le concept de "laïcité positive", il répond :
La pensée de Nicolas Sarkozy me semble faire écho à cette phrase de Baudelaire à laquelle j'adhère parfaitement : «Il n'y a d'intéressant sur la terre que les religions.» Ce qui veut dire que les religions restent les ultimes réserves de signification, de poésie dans un monde désenchanté par le rationalisme et la technique.
Je ne suis d'accord sur ce point ni avec lui, ni donc avec N. Sarkozy et Baudelaire (!). En tout cas, pas dans une acceptation de la religion qui serait celle communément partagée aujourd'hui, cette adhésion à un ensemble de croyances et de rites fondés sur une logique théiste. Je crois certes que seule la question du sens (sous-entendu de l'existence) présente un intérêt fondamental, mais que cette question ne rencontre que parfois - et en tout état de cause pas nécessairement - la problématique de la religion. On la retrouve aussi dans des pensées athéistes ou agnostiques, voire même dans des réflexions dans lesquelles la question de Dieu ou des pratiques cultuelles est absente. Mais je suis sûr qu'un théologien aussi chevronné que M. Bernheim aurait tôt fait de démonter ma démonstration !
Ce point de la pratique religieuse est d'ailleurs soulevé de manière fort intéressante plus tôt dans l'entrevue.
Leur proximité [entre juifs et musulmans] tient d'abord au fait que, pour les deux religions, le poids des commandements et des gestes est considérable. Un musulman comprend parfaitement ce qu'est une boucherie kasher. [...] Plus que sur le monothéisme qui, pour être commun aux trois grandes religions révélées n'en est pas moins pensé et vécu par chacune de façon différente, c'est sur cette commune exigence d'une pratique religieuse qu'il convient, me semble-t-il, de mettre l'accent dans les relations entre juifs et musulmans.
Cette vision m'a interpellé, dans le sens où, comme beaucoup, je met plus volontiers en avant les idées que les pratiques lors de tout débat moral et intellectuel. Or, M. Bernheim a raison de rappeler l'importance de la pratique, des rites, comme on peut le retrouver dans le Petit Prince par exemple (la scène avec le renard). J'ai tout de suite pensé au thème de la prière dans On ne badine pas avec l'amour, (de Musset), ou encore à des poèmes mystiques de Charles Péguy. C'est pourquoi je ne partage par contre pas l'avis du Grand Rabbin qui estime de manière un peu excessive et simplificatrice à mon sens :
Nous sommes ici sur un terrain où l'intellectuel occidental moderne est complètement perdu. L'idée que l'identité puisse être portée par des gestes répugne à l'Occident et ne lui évoque que fanatisme, intégrisme ou tyrannie, tout ce qui est de l'ordre de la contrainte pratique lui apparaissant comme le contraire de la foi.
Dernier passage de l'entrevue que je citerai, cette analyse biblique qui n'est pas anodine quant à la façon dont nous pouvons appréhender les conflits, et le questionnement moral qui les sous-tend pour peut que l'on pousse une tant soit peu la réflexion :
Lorsque Jacob va à la rencontre de son frère Esaü dont il apprend qu'il est armé jusqu'aux dents, le verset dit que Jacob eut peur et qu'il fut effrayé. Tous les commentateurs s'interrogent sur cette répétition et concluent qu'il eut peur d'être tué mais qu'il eut plus peur encore d'avoir à tuer.
Pour tout dire, et pour conclure, je trouve son intervention très (i.e. trop) communautariste. C'est aussi le "poste" qui veut ça. "Les juifs", "en tant que juif", "l'Occident", cela me paraît un peu trop déterministe, un peu sans nuances.
Mais c'est sans doute le prix à payer d'une entrevue dans un journal, qui n'offre pas les mêmes possibilités de développement qu'un livre ou une conférence. En tout cas, j'ai apprécié cette lecture et les questions qu'elle suscite chez moi (et suscitera peut-être chez vous).
Coucou desdi; j'ai trouvé que les citations du rabbin étaient beaucoup moins à charge contre les musulmans qu'elles n'auraient pu l'être, étant donné ce qui s'est passé ces derniers jours.
Rédigé par: littlehorn | 13 janvier 2009 à 17:00