Si vous êtes des lecteurs du souk-blog Instantanés d'une société médiatiquement modifiée (oui, il y a des gens qui ont de l'imagination pour les titres...), vous savez que son auteur aime à traiter en particulier deux sujets : Noam Chomsky et les manipulations du gouvernement américain à propos du 11 septembre (si on fait abstraction du post sur les buffles, qui reste la référence de ce blog en termes de prises de positions engagées).
Aussi, si vous êtes comme moi des abonnées à Arrêts sur images (ce
qui est sans doute plus probable statistiquement parlant), vous avez du
être saisi de plusieurs sentiments contradictoires en lisant ce billet
(gratuit) au titre sans ambivalence : Chomsky contre le "conspirationnisme" du 11 septembre !!! Pas moins.
Apparemment, cela est sans lien avec"l'affaire Bigard"; qui d'ailleurs n'a elle-même aucun rapport apparent avec "l'affaire Clavier". Il faut croire que Noam Chomsky n'est pas intéressé par nos socio-intello-philosophes locaux.
Bref, que dit Chomsky en substance ? Sur les théories conspirationnistes, rien de moins que "Ce n’est pas seulement une énorme industrie, c’est une industrie assez fanatique. (…) C’est presque une sorte de fanatisme religieux." Diantre ! C'est Voltaire qu'on assassine !
Mieux, ou pire, il sous-entend que ceux qui défendent ces théories pourraient être complices du gouvernement américain : "Pourquoi ce débat autour du 11 septembre est-il si bien toléré? Je soupçonne le pouvoir de le voir d’un bon œil. Il capte énormément d’énergies et les détourne des véritables crimes de l’administration, infiniment plus graves."
Alors, à l'heure qu'il est, je me pose la question : le "souk" a-t-il encore un avenir ? Son auteur va-t-il se relever de ce camouflet ? Je l'espère, c'est sûr, mais à l'heure où je vous parle, au moment de rendre l'antenne, je n'ai aucune certitude à ce sujet.
trés name-dropping ton billet!
Rédigé par: romain blachier | 12 septembre 2008 à 15:05
D'abord, le choix des mots est important. D'une certaine manière, le choix des mots conditionne la réflexion. Quand on parle de "théorie du complot", il faut présiser : est ce qu'on parle de la théorie du complot islamiste d'Oussama Ben Laden, une théorie avancée par l'administration Bush et reprise sans aucune précaution par l'ensemble des médias (bien que le FBI ait reconnu qu'il n'y avait aucune preuve tangible qui accrédite cette hypothèse (cf billet du 22 juin 2007 sur mon blog) ; ou bien est ce qu'on parle d'une théorie du complot alternative (pour plagier nos amis altermondialistes : "une autre théorie du complot est possible"), qui suspecte des complicités au sein même de l'administration américaine ?
Noam Chomsky lui-même a été accusé de véhiculer des "théories du complot", par exemple par Fritz Bolkestein au sujet de son étude des médias dans les sociétés démocratiques ( cf billet du 26 août 2007 sur mon blog ).
Pour en venir réellement au sujet de ton message, oui Noam Chomsky est un type pour lequel j'ai beaucoup de respect, c'est même probablement l'un des intellectuels contemporains pour lesquels j'ai le plus de considération. Mais je ne suis pas croyant, et Chomsky n'est pas un prophète. Son positionnement au sujet du 11 septembre n'est pas récent, cf ces deux vidéos :
www.youtube.com/watch?v=BzGd0t8v-d4
www.youtube.com/watch?v=LoDqDvbgeXM
Il y a un peu plus d'un an, je lui ai envoyé un email pour essayer de comprendre un peu mieux son point de vue. J'ai été agréablement surpris d'ailleurs, car bien que ce type soit très connu et que moi je sois un parfait anonyme, il a pris soin de répondre de façon à la fois sympathique et sérieuse, montrant ainsi qu'on peut tout à fait être célèbre sans pour autant se sentir obligé de se comporter comme un connard. On s'est échangés quelques emails, et bien qu'on ne soit pas d'accords, je continue à avoir une très bonne opinion du bonhomme.
Le point de vue de Chomsky est que, complicité ou non de certains membres de l'administration américaine, ça ne change rien. Ce qu'il dénonce avant tout, c'est la politique américaine : il qualifie les Etats-Unis d' "état voyou qui sponsorise et pratique le terrorisme". La version officielle de la Maison Blanche au sujet des attentats du 11 septembre ne rend pas davantage acceptable la politique extérieure des Etats-Unis, qu'il qualifie de criminelle. Ce qu'il reproche aux mouvements sur le 11 septembre, c'est (pour reprendre une expression de Patrick Le Lay) "d'occuper le temps de cerveau disponible" des activistes, les empêchant ainsi de se concentrer sur les problématiques les plus récentes.
Dans un de ses mails, il m'a dit : "the major effect of the Movement, so far, has been to divert enormous amounts of energy away from activism directed to ongoing crimes of state".
Je comprends cette critique, mais je ne suis pas d'accord avec lui. J'ai passé un paquet d'heures à lire des avis contradictoires, à chercher les sources pour vérifier leur authenticité, à faire le tri en ne gardant que ce qui était vérifiable. Et effectivement, j'y ai passé beaucoup de temps, que j'aurais pu consacrer à me documenter sur d'autres sujets (ou alors à glander comme un con devant la Star'Ac). Donc oui, ça bouffe pas mal de temps, mais je ne suis pas d'accord avec Chomsky pour dire que c'est une perte de temps. Je pense que s'intéresser un peu au 11 septembre, c'est d'emblée se retrouver confronté à l'hostilité et à l'extraordinaire partialité de médias qui s'auto-proclament 4ème pouvoir en se prétendant libres et indépendants. S'intéresser au 11 septembre, ce n'est pas du tout incompatible avec le fait de remettre en question les guerres et autres opértions militaires qui sont menées en notre nom, ce n'est nullement incompatible avec le fait de s'intéresser au fonctionnement des différentes instances internationales, ce n'est nullement incompatible avec le fait de s'intéresser au système financier international, ce n'est nullement incompatible avec le fait de s'intéresser à différentes problématiques écologiques (nucléraire, OGM, ...), ce n'est nullement incompatible avec le fait de s'intéresser aux problématiques de politique nationale ou locale, ... Bref, je ne suis pas du tout d'accord avec ce point de vue de Chomsky qui considère une quantité donnée de militantisme et d'activisme au sein de la société, qu'il faudrait allouer au mieux, comme si le sujet du 11 septembre était exclusif et détournait les gens des autres problématiques.
Je crois au contraire que l'étude du 11 septembre peut amener beaucoup de citoyens à prendre conscience de la nécessité de diversifier (réellement) leurs sources d'informations, ce qui aurait vraisemblablement un effet bénéfique sur une multitude de sujets, et ce qui pourrait d'ailleurs favoriser l'engagement militant dans bien des domaines.
Sur le fait que l'administration Bush tire profit des différents mouvements citoyens au sujet du 11 septembre, tout ça n'est pas très sérieux. Je me pose régulièrement la question : "de qui suis-je l'idiot utile ?". C'est une question à laquelle on soumettrait volontiers quiconque adoptant un point de vue controversé. Mais en fait c'est une question que chacun devrait se poser : "Si je l'ouvre, de qui suis-je l'idiot utile ? Et si je ne l'ouvre pas, de qui suis-je l'idiot utile ?". On peut retourner l'argument de Chomsky contre lui : en refusant de demander l'ouverture d'une nouvelle enquête indépendante dans laquelle le gouvernement américain serait lui aussi considéré comme un suspect (ce qui n'était pas le cas dans la première version), Chomsky fait le jeu de ceux qui ont une part de responsabilité. En refusant de pointer du doigt les incohérence de la théorie du complot officielle, il fait le jeu des médias qui ne font pas leur travail. Je ne pense pas qu'il le fasse délibérément, mais l'extrême facilité avec laquelle on peut retourner sa propre critique contre lui montre que son argument ne vaut pas grand chose.
Il dit : c'est une "grosse industrie". Grosse comment, comparé à quoi ? Dès que quelqu'un écrit un livre parce qu'il a des choses à raconter, il participe à cette "grosse industrie". Là encore, Chomsky, qui a écrit de nombreux livres, pourrait tout à fait être la cible du même reproche.
L'accusation de "fanatisme" n'est pas beaucoup plus pertinente. Cette critique pourrait être adressée à n'importe quel groupe de militants sur n'importe quel sujet. Oui, il y a des passionnés, et même des "fanatiques" dans n'importe quel mouvement militant. Que ce soit dans les mouvements politiques classiques, les mouvements associatifs, les mouvements syndicaux et autres, certains comportement irrationnels confèrent au fanatisme. Par exemple, lorsqu'un leader de parti politique de n'importe quel bord entre dans une salle chauffée à blanc et que les militants lui réservent une ovation digne du retour du messie, il y a un genre de fanatisme irrationnel qui fait penser à une secte.
Je ne pense pas personnellement avoir une attitude de "fanatique" (ce n'est pas à moi d'en juger). Et membres de Reopen911.info que j'ai rencontrés (pour ne citer qu'eux) sont des gens tout à fait modérés.
Ca ne veut pas dire que le bouquin de Chomsky soit nécessairement une daube infâme, juste à cause de ce passage là. Si j'en juge par d'autres bouquins de lui que j'ai lus, je pense qu'il y aura certainement un tas de choses très intéressantes dans celui-là également. De manière générale, ce qui rend l'avis de Chomsky intéressant, ce n'est pas le fait qu'il s'appelle Chomsky et qu'il soit Prof au MIT : ça n'a strictement aucune importance. Ce qui est intéressant, c'est la précision de son travail. Ses argumentations reposent généralement sur des sources, les chiffres, les faits, les dates.
Sur le 11 septembre, rien de tout ça : Chomsky y voit une perte de temps, et refuse de lire les livres de Meyssan, Griffin, Tarpley, Ruppert, etc... Il n'a donc aucun avis personnel sur cette question. Il se contente de sortir des généralités, et ce n'est donc pas étonnant que sur cette question il soit à coté de la plaque. S'il commençait par lire ce que racontent les uns et les autres (ce à quoi il se refuse), il serait d'accord ou non, mais en tous cas ses éventuelles critiques seraient plus précises, et son avis sur cette question aurait sans doute plus d'intérêt. Mais tant que Chomsky choisira de rester ignorant sur ce sujet, son avis n'aura aucun intérêt.
Je l'ai déjà dit à plusieurs reprises : la question n'est pas : "qu'est ce que tu crois ?". La question est "qu'est ce que tu sais ?".
Est ce que la vérité a de l'importance, au sujet d'un évènement majeur de politique internationale (probablement l'évènement le plus important depuis la chute du mur de Berlin), qui a servi (entre autres) de justification à la doctrine de la guerre préventive, qui a déjà mené au déclenchement de deux guerres ? Est ce que la vérité a de l'importance ? Si on répond "non" à cette question, alors il n'y a effectivement pas de discussion : si la vérité n'a pas d'importance, seule la perception compte.
Quand j'étais gamin, mon oncle m'a dit cette phrase pleine de bon sens : "y'a pas à tortiller du cul pour chier droit". Ca semble un peu rustique comme formule (c'est mon tonton du Jura...), mais c'est tout à fait censé...
Dans n'importe quelle affaire, qu'il s'agisse d'un vol de vélo, un braquage de banque, un viol, un homicile, ou n'importe quoi d'autre, lorsque les enquêteurs affirment : "nous avons été trompés" et "notre enquête a été mise en place pour échouer", il semble clair qu'il faut ouvrir une nouvelle enquête, en donnant un maximum de garanties pour que les erreurs de la première version ne soient pas reproduites.
Ce qui est vrai pour un vol de vélo devrait a fortiori être vrai pour une affaire de meutre avec préméditation ayant entrainé la mort de près de 3000 personnes. Non, décidément : y'a pas à tortiller du cul pour chier droit.
Pour finir, dans l'article du Monde que tu cites, le journaliste mentionne le bouquin "Le nouveau Pearl Harbor" de David Ray Griffin. C'est bien, mais il aurait aussi du mentionner son bouquin de 2007 : "11 septembre, la faillite des médias, une conspiration du silence", ça aurait pu être amusant :)
Au fait, Bigard s'excuse, soit. Mais il s'excuse de quoi au juste ?
PS : Ton filtre anti-spam qui limite le nombre de liens autorisés est un peu chiant.
Rédigé par: Fares | 13 septembre 2008 à 02:15