Comme beaucoup de personnes, je crois, j'ai suivi avec grand intérêt ce qu'il est convenu d'appeler "l'affaire Viguier". Peut-être, inconsciemment, par voyeurisme, tant il est vrai que cette histoire entre en résonance avec beaucoup de récits fictionnels ou d'histoires vécues qui ont pu jalonner ma vie, mais aussi, je crois, parce que cette histoire nous apprend beaucoup sur la justice.
A quelqu'un qui me demandait récemment "où j'en étais avec la religion", j'expliquais que j'étais plus intéressé aujourd'hui par les questions philosophiques que par les questions religieuses (même si cela peut converger). Et je donnais, à titre d'exemple, le fait que j'étais plus intéressé par les questions "qu'est-ce que la vérité", ou "qu'est-ce que la justice", que par la question "Dieu existe-t-il". En guettant hier sur Twitter et sur le net le verdict du procès de Jacques Viguier, je me suis souvenu de cette réponse et j'ai compris pourquoi ce procès m'interpellait.
Sur le fond de l'Affaire, tout a été dit je pense. Si Suzy Viguier a été assassinée (ce qui est loin d'être certain), son mari reste la personne la plus susceptible d'avoir commis le crime. Mais j'avoue qu'une condamnation aurait provoqué une certain malaise, au vu du peu d'éléments factuels soulevés par l'enquête et mis en valeur par l'accusation. La question posé au jury n'est pas un "loto sportif" : ce n'est pas "qui a le plus probablement tué Mme Viguier si elle a été tuée". Non, il s'agit bien de savoir si on peut condamner un homme à passer 15 ans ou plus en prison sur ces bases-là. Me Dupond-Moretti, avocat de l'accusé, a eu bien raison de dénoncer un "un concours Lépine de l’hypothèse".
Si je voulais revenir aujourd'hui sur ce procès, c'est avant tout pour expliquer comment je suis venu à m'y intéresser. Au départ, alors que je ne connaissais absolument rien de cette histoire, il y a un long (12 pages) article dans le numéro 5 de XXI, que je ne présente plus. Sous le titre "La dame de pique de Toulouse", un journaliste indépendant, Rémi Lainé, expose sa vision de l'affaire dans un style fort plaisant. Au moment où le premier procès démarre, je suis donc au courant des incertitudes qui pèsent sur cette histoire, sur les approximations des protagonistes; à commencer par le commissaire de police.
Ce qui va me permettre de suivre avec un certain "plaisir" le premier procès, puis celui en appel, ce sont les chroniques de deux journalistes : Pascale Robert-Diard, du Monde, et Stéphane Durand-Souffland, du Figaro. Il est certain que la chronique judiciaire est sans doute un sujet plus "facile" que d'autres, tant la matière est riche, mais d'Elf à Jacques Viguier, en passant pas Clearstream ou Outreau, ces journalistes font un travail précieux pour leurs lecteurs !
Pascale Robert-Diard, qui, outre les articles repris par Le Monde anime son blog (Chroniques Judiciaires); a un sens aigu de la dramaturgie des procès. Elle sait ressortir des éléments qui donnent une vraie épaisseur au dossier qu'elle aborde, avec un style d'écriture fort agréable, à grand renfort de dialogues tirés des procès. Extrait de son billet ou elle aborde les écoutes téléphoniques dans le procès Viguier ("C'était l'aurore") :
A chaque fois, la même impression contradictoire. L’intérêt face au témoignage brut. La gêne face à la violence de l’intimité violée. L’instantanéité de la vie qui déboule dans l’univers codé, ritualisé, maîtrisé du procès d’assises. Au procès de Jacques Viguier, ces moments là rythment l’audience depuis que le président Jacques Richiardi - un grand, j’en reparlerai - a décidé de verser au dossier des dizaines d’heures d’écoutes téléphoniques enregistrées pendant l’enquête et qui n’avaient jamais été exploitées.
De son côté, Stéphane Durand-Souffland dévoile un style précis et élégant, une qualité d'écriture sans doute supérieure encore, et un parti-pris à la fois critique et précis. Extrait de son article sur le réquisitoire (raté de l'avis de beaucoup) du procureur lors du procès Viguier (la première phrase m'a fait rire au moins 5 minutes) :
Quelques mots, pour finir, sur ce qui devait être un réquisitoire, puisqu'il a été prononcé par un homme habillé en avocat général. Marc Gaubert estime que Jacques Viguier a commis un meurtre sur la personne de son épouse, parce qu'il savait qu'il allait « perdre le divorce . [...] Mais il autorise les jurés à pencher pour les coups mortels - « j'en sais rien, moi, j'y étais pas » - et à prononcer une peine qui ne « plongerait pas les trois merveilleux enfants dans l'obscurité ». Absurde marché, qui signe la démission choquante du ministère public : 20 ans ou l'acquittement. Comme M. Gaubert le disait lui-même sur un autre sujet : « Dans une affaire aussi sérieuse, ce n'est pas très sérieux. »
Merci à tous ces journalistes qui, en faisant un travail sérieux sur des sujets tout autant sérieux, vont bien plus loin que du simple journalisme, et démontrent ce que du journalisme de qualité peut apporter dans la compréhension du monde et la réflexion de chacun.
PS : le dernier roman de Patrick MODIANO sort ces jours-ci. Cette histoire de gens qui passent, qui disparaissent, qui ne mentent pas mais ne disent pas la vérité, qui ne savent plus mais pensent se souvenir, on la dirait écrite par lui...
Les commentaires récents